Grand Cru

Rangen

Thann et Vieux-Thann

Géant solitaire et solaire, son terroir volcanique, abrupt, requiert un ouvrage habile et une main endurante. Le Rangen impose son caractère de feu à tous les cépages qui grandissent en lui ; de très longue vie, ses vins gardent à jamais son empreinte.

  • Type de sol Volcanique, sédimentaire
  • Surface en hectares 22,13
  • Exposition Sud
  • Commune Thann et Vieux-Thann
  • Altitude 320 à 450m
  • Encépagement (en % par cépage)
    • Pinot Gris 57%
    • Riesling 32%
    • Gewurztraminer 10%
    • Muscat 1%
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Grand Cru Rangen

Les vins

Le lien au terroir

Les spécificités des vins

Les vins du Rangen sont marqués par le caractère tardif du terroir, sa forte minéralité volcanique et sa capacité à assimiler la lumière. On retrouvera en eux une grande profondeur et une force qui signeront leur personnalité.

Malgré une densité de plantation élevée, les rendements moyens sont très faibles, et particulièrement pour les vins moelleux et liquoreux. Cela confère à tous les vins intensité et puissance. L'exposition très solaire du terroir (induite par la pente, par l’orientation, la présence de la rivière de la Thur, et par la réverbération du sol) apporte à la vigne une énergie de lumière et de chaleur, qui garantit aux plantes une bonne activité foliaire et racinaire. On retrouve dans tous les vins du Rangen une grande maturité physiologique et des équilibres basés sur une maturité saline. 

Le sol et sous-sol très particuliers (aussi bien de par leur composition volcanique, très minéralisée, et par leur structure permettant la descente en profondeur des racines et un drainage naturel), apportent force de goût aux vins. Ceux-ci se distinguent par un caractère fumé (voire tourbé), une note intense de « pierre à fusil », et une acidité très minéralisée (au goût iodé) provenant de la richesse minérale du sol. Les vins du Rangen sont faciles à distinguer en dégustation comparative. 

Lors de certains millésimes, la topographie du lieu, son caractère tardif, les alternances qui s’y font du chaud et du froid, ainsi que la présence de la rivière, sont responsables d'un développement important de pourriture noble, de botrytis, permettant de récolter de grands vins moelleux, souvent intensément colorés. 

Chaque cépage exprime les caractères du cru, à sa façon, unique. Pour le moment, l’assemblage est pratiqué à un niveau expérimental et n’entre ni dans la construction, ni dans la classification du Grand Cru Rangen.

Le Riesling est généralement récolté, sain, sans botrytis ; il donne surtout des vins secs, minéraux. Le Pinot Gris, plus précoce, s'enrichit en sucres plus tôt : il développe la pourriture noble quasiment à chaque millésime.

Le Gewurztraminer, plus tardif ici que les autres cépages, développe lui aussi très souvent le botrytis pour posséder alors une grande force tannique.

Quel que soit le cépage qui le reflète, les vins du Rangen sont concentrés, longs, profonds, et possèdent une grande capacité de garde. On retrouvera comme signature de ce cru l’harmonie des acides et de la salinité. En cas de sur-maturité, l’extrait sec et l’acidité équilibreront les sucres résiduels sans que le vin ne perde son identité native – les arômes de pierre à fusil et de fumé ne disparaîtront pas.

Ce terroir de feu marque intimement l'aspect gustatif des vins. Une acidité droite et élancée se prolonge dans une longueur salivante. Les vins sont généralement marqués par des arômes de cendre, de brûlé, de pierre à fusil.

C'est un terroir qui demande de la patience. Jeunes, les vins sont souvent sur la retenue et paraissent étriqués. Au bout de 5 à 7 ans, ils commencent alors à s'exprimer pleinement. Le Riesling est épuré et précis. Il dévoile une empreinte de minéralité au caractère de pierre à fusil, d'eau de roche. Le Pinot Gris exacerbe son caractère naturel de fumé au cendré issu du terroir. Le Gewurztraminer s'affirme avec opulence dans un équilibre digeste grâce à l'éclat salin perçu dans les amers.

Romain Ilitis
Meilleur sommelier de France 2012 & Meilleur Ouvrier de France 2015 

Choisir et servir

Les millésimes

1978 : Année tardive, pointue et sèche. Vins très austères mais garde surprenante.

1979 : Grêle catastrophique. Aucun vin produit.

1980 : Année très tardive, froide et pluvieuse. Vins intéressants par leur minéralité et leur tenue. Très petite récolte.

1981 : Précocité moyenne, vins intéressants ayant une densité légère et une belle élégance. Vins tendres. Garde moyenne. 

1982 : Grosse récolte (50 hectolitres par hectare !), année équilibrée, vins faciles et expressifs, garde moyenne. Le terroir est moins présent qu'à l'habitude. 

1983 : Année chaude et précoce. Ce millésime révéla le Rangen. Vins puissants, secs et de garde. Dominance du terroir sur le cépage. 

1984 : Floraison mi-juillet ! Année froide et pluvieuse. Vendange fin novembre. Vins secs, de caractère et ayant une belle force minérale mais qui manquent de longueur. Le Rangen surpasse tous les autres terroirs. 

1985 : Année tardive mais très équilibrée. Fin de saison très sèche. Maturités abouties. Vins fins, serrés et expressifs. Beau millésime, vins secs, belles acidités. 

1986 : Année équilibrée, très tardive. Vendange fin novembre. Très beaux équilibres. Vins secs ainsi que production des premières Sélections de Grains Nobles. Superbe botrytis. Très grand millésime de garde. 

1987 : Floraison début juillet. Année tardive, froide et de faible maturité. À nouveau le Rangen est capable de produire des vins intéressants. Belles acidités vives. Densités moyennes. 

1988 : Précocité moyenne, mais vendanges très tardives pour Pinot Gris et Gewurztraminer récoltés avec de la pourriture noble en Vendange Tardive. Riesling sec. Vins de grande complexité et finesse. Grand millésime de garde.

1989 : Année chaude, précoce mais équilibrée. Riesling et Pinot Gris secs, mais aussi très grandes Sélections de Grains Nobles en Gewurztraminer et Pinot Gris. Vins denses et puissants, très expressifs, dotés d’un grand potentiel de garde.

1990 : Millésime de grand équilibre, très petite récolte ayant produit des vins complexes, puissants et profonds. Vins secs, ou presque. Absence de botrytis mais présence de passerillage. Année de très grande garde.

1991 : Année chaude qui devint tardive. Petite récolte. Belle présence de botrytis sur Pinot Gris et Gewurztraminer, Riesling sec. Beaux équilibres acides et salins. Millésime de garde.

1992 : Grosse récolte suite à une floraison favorable. Temps chaud. Vins faciles, très vite ouverts et plaisants. Potentiel de garde moyen, mais les vins sont encore très agréables.

1993 : Année compliquée, car entrecoupée de périodes pluvieuses. Vendanges très tardives et présence importante de botrytis. Sélections de Grains Nobles très denses et colorées mais peu sucrées. Vins extrêmes. Très grande garde.

1994 : Très grande année tardive au Rangen. Mois d'octobre d'anthologie. Vins secs et liquoreux de superbe complexité, profonds. Acidité saline. Vins de très grande garde.

1995 : Très petite récolte (25 hectolitres par hectare pour les secs), année tardive, forte acidité, présence de pourriture noble sur Pinot Gris. Grande salinité et imprégnation très forte du terroir. Grande garde. 

1996 : Précocité moyenne, année plutôt froide, mais sèche et ensoleillée. Peu de botrytis, mais de belle concentration sur les Pinot Gris et Gewurztraminer moelleux et Riesling sec. Forte acidité, longueur et densité. Belle garde.

1997 : Année très solaire, plus chaude que lumineuse. Très précoce, forte maturité et acidités moyennes bien mûres. Vins puissants et expressifs, belle pureté, belle garde.

1998 : Précocité moyenne, superbe lumière d'octobre et conditions de développement d'un botrytis exceptionnel. Vins moelleux et liquoreux. Grande acidité et liqueur. Vins très colorés. Force du terroir et superbe garde.

1999 : Année très tardive. Fin des vendanges sous la neige le 19 novembre. Riesling sec, Pinot Gris et Gewurztraminer moelleux. Vins riches, surprenants, ayant beaucoup de puissance et de force. Bonne garde. 

2000 : Année solaire, chaude et précoce. Maturité rapide et facilement acquise. Vins onctueux et très puissants, marqués par le botrytis. Acidités moyennes mais belle force du terroir. Grands vins de garde.

2001 : Très grande année tardive. Mois d'octobre extraordinaire. Millésime de lumière. Vins profonds de grande finesse et belles acidités. Présence de pourriture noble sur les Pinot Gris et Gewurztraminer. Superbe garde.

2002 : Millésime très tardif avec une superbe arrière-saison : développement important de pourriture noble. Superbe acidité, couleur marquée. Vins riches, belle liqueur et terroir concentré. Très grande garde.

2003 : Année très précoce. Records de chaleur et folle sécheresse. Millésime difficile, surtout pour les jeunes vignes et complants qui ont beaucoup souffert. Faible acidité, mais de beaux tanins et une belle minéralité.

2004 : Début de saison précoce puis tardif. Belle maturité et grand potentiel, mais vins liquoreux irréalisables en raison de la dégradation du temps fin octobre. Début de botrytis, vins secs, minéraux, très puissants. Belle garde.

2005 : Millésime tardif avec une superbe arrière-saison. Joli botrytis sur les Pinot Gris et Gewurztraminer. Petite récolte. Vins élégants, puissants et superbement structurés par une acidité mûre. Grande présence du terroir.

2006 : Année précoce, à la fois très difficile en raison des pluies de fin septembre et très intéressante de par son caractère affirmé. Grande présence de botrytis mais le Pinot Gris est sec. Couleur marquée, grande acidité, vins puissants ayant une forte tension. Même si c’est difficile à croire, c’est un millésime de grands vins de garde.

2007 : Grande précocité équilibrée par un été tempéré. Forte acidité et grande puissance. Léger botrytis sur Pinot Gris et Gewurztraminer. Riesling sec d'anthologie. Grande classe, grande expression du terroir et garde.

2008 : Année presque tardive, superbe arrière-saison. Grandes acidités bien mûres. Riesling sec, tendu. Pinot Gris et Gewurztraminer moelleux d'anthologie. Beaucoup de profondeur et d'élégance. Garde éternelle !

2009 : Millésime chaud, solaire et précoce, mais équilibré. Vins tendres, puissants et longs. Jolie expression précoce du fruit. Pinot Gris et Gewurztraminer légèrement moelleux. Vins de belle garde.

2010 : Millésime tardif au Rangen. Très petite récolte. Superbe arrière-saison. Vins délicats mais ayant une belle force. Intensité de terroir, grande acidité saline. Très grand millésime de garde. Mais il est encore tôt pour le juger.

2011 : Millésime très précoce, chaud et solaire avec une période froide et pluvieuse en été. Vins élégants et racés, dotés d’une acidité normale. Grande longueur et densité, plutôt secs. Mais là encore, la jeunesse des vins les rend difficiles à évaluer.

Le Rangen est l’un des terroirs au plus grand potentiel de garde. Si les Pinot Gris et Gewurztraminer s'expriment généralement assez rapidement, le Riesling révèle tout son potentiel après plusieurs années de garde.

Les millésimes précoces : leur approche est souvent plus facile car mêlée à d'intenses arômes de fruits, exhaussant le caractère cendré du terroir. On les appréciera relativement tôt, à partir de 7 ans, car la tension minérale est moins austère. 

Les millésimes tardifs : on remarquera dans les années plus fraîches une pureté plus affirmée mais un vin plus réservé. La patience est ici recommandée car après dix ans, la chair du vin réapparaît et laisse exploser les arômes attendus de fumé du Rangen, avec une intensité rare.

Romain Ilitis
Meilleur sommelier de France 2012 & Meilleur Ouvrier de France 2015

Quelques exemples d’accords à partir des vins du domaine Zind-Humbrecht issus du Clos-Saint-Urbain

  • Pinot-Gris Rangen Clos-Saint-Urbain 2009 Sélection de Grains nobles et millefeuille aux fruits rôtis. 
  • Pinot-Gris Rangen Clos-Saint-Urbain 2005 suggéré avec une  béchamel par le sommelier Enrico Bernardo.
  • Pinot-Gris Rangen Clos-Saint-Urbain 2004 et foie gras de canard des landes grillé au feu de bois accompagné de fruits d’automne (Hélène Darroze). 
  • Pinot-Gris Rangen Clos-Saint-Urbain 1991 et foie gras de canard à la gelée de Riesling (Le Français).
  • Riesling Rangen Clos-Saint-Urbain 1988, 1989 et 1994 avec un ragoût de homard breton aux morilles fraîches et au vieux Riesling (Auberge de l’Ill, Illhaeusern) ou une mousseline de petits pois, gelée vanille, écume de fenouil (Le Bristol, Colmar).
  • Gewurztraminer Rangen Clos-Saint-Urbain 1986 Sélection de Grains nobles et tarte à la crème Grand-Mère Zind (Restaurant le Lutèce, New York) ou une feuillantine de chocolat amer à l’orange (Chez Laurent, Paris).

L'impression aromatique du terroir est primordiale dans l'accord et appelle volontiers des saveurs grillées. Ainsi les poissons gras (saumon, maquereau, espadon, barbue), notamment ceux utilisés pour être fumés, sont ici très intéressants car l'intensité de la salinité gomme le gras des poissons pour exhausser leurs arômes et les associer à la senteur fumée. Dans un autre registre, un foie gras poêlé sera bien mis en valeur par un Rangen. Plus âgés, ces vins sont de merveilleux compagnons de la truffe blanche, râpée par exemple dans un risotto, grâce à leur intensité naturelle qui rejoint la puissance aromatique de la truffe.

Romain Ilitis
Meilleur sommelier de France 2012 & Meilleur Ouvrier de France 2015   

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Grand Cru Rangen

Le terroir

La nature

Exposé à l’extrémité Sud de la Route des Vins, vignoble le plus méridional d’Alsace, le Rangen est le seul à être entièrement classé en Grand Cru. Il tient son originalité de son caractère abrupt, drainant, et de son aptitude à saisir la chaleur solaire. Son sol, maigre et pauvre, cultivé en terrasses, exige un travail et une attention constante de la part du vigneron.

Lieu

Situé en sortie de vallée, le Rangen surplombe la rivière de la Thur avec, à ses pieds, la ville de Thann. En contemplant le paysage depuis le Rangen, il est possible de distinguer, entre autres, la magnifique collégiale Saint-Thiébault (d’un style gothique rhénan flamboyant, construite entre la fin du XIIIème et le XVème siècle), la « tour des Sorcières » (ancienne tour rempart du XVème siècle) et le château de l'Engelbourg. 
Erigé à partir de 1234, le donjon de ce dernier, aujourd’hui couché, est surnommé dans la région « l’œil de la sorcière », suite à la destruction du château peu après le traité de Westphalie (en 1648). 

Sol

D'âge carbonifère (dévono-dinantien), le sol est constitué de roches volcaniques et de sédiments, généralement gréseux, dans lesquels les éléments volcaniques sont plus ou moins abondants. Les pierres qui le jonchent proviennent de roches dures, des grauwackes, de tufs volcaniques, et d'une roche de coulée - une andésite micatée brune. Ce sol composite a une épaisseur qui varie entre 40 et 60 cm au-dessus de la roche mère fissurée. La fissuration permet la pénétration des racines à une profondeur plus importante et favorise un drainage naturel exceptionnel.

La nature du terrain et la profondeur du sol caractérisent un milieu maigre, pauvre en argiles. Celles-ci sont toutefois bien présentes et caractérisées par une haute surface d'échange, favorable à la préservation des minéraux. La couleur sombre du sol, brun-rougeâtre favorise par ailleurs des températures au sol élevées.

Parallèlement, l'exposition plein sud du terroir accroît le temps d'éclairement direct et place la vigne en situation privilégiée sur la très forte pente du Rangen (90% en moyenne) qui a imposé un mode de culture en terrasses. 

Micro-climat

L’altitude élevée du Rangen (entre 350 et 450 mètres), ainsi qu’une pluviométrie relativement élevée (750 mm par an), en font un terroir tardif. Le printemps y est souvent plus froid et pluvieux que sur d’autres terroirs plus précoces.

En revanche, par son exposition en plein sud comme par sa couleur singulière, le sol du Rangen devient en été un véritable four, donnant aux vignes l'énergie lumineuse qui leur est nécessaire.

Dans ce terroir, l'automne est lumineux et chaud : une fois les brumes matinales dispersées, la haute colline émerge en plein soleil, surplombant l'humidité de la plaine d'Alsace. La maturation des raisins en bénéficie pleinement. 

Au final, le niveau de pluviométrie associé à cette exposition exceptionnelle permettent une maturation lente des raisins en octobre et en novembre. Les raisins atteignent alors des concentrations en sucres d’un niveau très élevé. 

Encépagement

Le caractère tardif du Rangen en fait un terroir favorable à la plus grande maturité physiologique du raisin. Cette dernière est essentielle pour la maturation d’un cépage comme le Riesling qui est un cépage tardif. Malgré la topographie du site (forte pente de 90%, exposition sud, sol chaud), l’évolution des raisins est lente et les vendanges souvent tardives (2 à 3 semaines après l’ouverture des vendanges). 

Le sol chaud, drainant, de caractère acide, convient particulièrement au Riesling, mais aussi, et de façon étonnante, au Pinot Gris, cépage que l’on croirait plus adapté aux terroirs calcaires. Si le Pinot Gris se développe harmonieusement sur le Rangen c’est en partie grâce à la capacité de ce terroir à produire des rendements très faibles. 

En revanche, le Gewurztraminer y est plus rare : à l’exception des vignes proches de la rivière ou en bas de la colline, la plus grande partie du cru subit des vents froids provenant de la vallée. Ils peuvent nuire à ce cépage en perturbant sa floraison (et engendrent des risques de coulure) ou en empêchant sa maturation. Mais les Gewurztraminer plantés sont ici capables d’exprimer la signature de la roche volcanique, en faisant perdre au cépage nombre de ses caractères les plus attendus.

Les hommes

Le Rangen est cultivé de longue date, depuis au moins le XIIIème siècle. Il était alors partagé essentiellement en propriétés ecclésiastiques. Un des témoignages les plus remarquables de sa fortune – l’un des plus connus, également – est celui de Michel Eyquem de Montaigne, de passage à Thann en 1580. Après des périodes historiques difficiles, la splendeur du vignoble est aujourd’hui renouvelée et préservée. Depuis au moins le milieu des années 1970, les vignerons s’attachent à exprimer la grandeur de ce cru si exigeant et si généreux, en observant une viticulture rigoureuse, attachée à ce terroir à l’histoire et à la géographie mémorables.

La transmission d'un patrimoine

Le Rangen apparaît dans l'histoire vers les XIIème et XIIIème siècle. Nous pouvons légitimement supposer que la vigne y fût plantée bien plus tôt, mais les premières transactions importantes et avérées de parcelles de ce vignoble datent de cette période :

  • 1272 : selon un document de l’abbaye de Murbach, l’ensemble de la colline du Rangen est plantée de vignes.
  • 1291 : le couvent des Dominicains de Bâle possède 4 scadi (l’équivalent de 16 ares actuels) de vignes au Rangen. Thann tirait déjà sa notoriété de la renommée de son vin, et le Rangenwein considéré comme « le plus chaud et le plus violent des vins du pays ».
  • 1292 : l'abbaye de Masmunster possède des vignes au Rangen. Le couvent Saint-Ursitz de Einsiden, l'abbaye Cistercienne de Haute-Seille (en Meurthe et Moselle) comptent aussi parmi les propriétaires du cru.
  • 1296 : en décembre, Burchard zum Rosen de Bâle achète des vignes in banno ville Tanne in monto diste Rangen – « dans le ban de la ville de Thann, au lieu-dit Rangen ».
  • 1469 : l’archiduc d’Autriche offre aux envoyés de Charles le Téméraire « moult rasades du vin du Rangen » qui trouvèrent « dans le vin du Rangen, un vigoureux remontant de courage ».

Quelques millésimes mémorables 

Dès la fondation de la ville de Thann en 1161, de nombreux millésimes ont été décrits. 

La variété domine naturellement, et Malachias Tschamser, dans La grande Chronique de Thann, se montre intarissable à leur sujet :

  • 1186 : vendanges en Août ! 
  • 1189 : prix des vins record dû à une petite récolte.
  • 1228 et 1232 : extrêmement bon, il fit si chaud en 1232 que l'on pouvait frire des oeufs dans le sable !
  • 1274 : il fallut attendre pour récolter, jusqu'en novembre.
  • 1347 : mauvaise année.
  • 1431 : une telle abondance que tous les fûts étant pleins, on se servit du vin pour faire du mortier pour la construction de la collégiale !

Un cru admiré dans toute l'Europe

La qualité exceptionnelle de ses vins permit au Rangen d'acquérir de longue date une renommée s’étendant bien au-delà des frontières alsaciennes. La collégiale Saint- Thiébaut de Thann attirait des pèlerins venant d'Allemagne, d'Angleterre, du Danemark et des pays Scandinaves ; ces pèlerins qui trouvaient auprès du Rangen « la source miraculeuse », capable d’apaiser les pires tourments, répandaient l’écho de ses vertus dans toute l’Europe. Durant tout le Moyen Âge, la vie des monastères était également très active (à l’image de celle des Franciscains de Thann), les moines venaient en grand nombre, priaient, mais aussi… goûtaient le vin du Rangen ! Le trouvant fort bon, ils en faisaient l'éloge de retour chez eux. Sébastien Munster écrit dans sa Cosmographie de Thann en 1550 : « Thann une belle ville appartient aux Seigneurs de Ferret et un Château sur la montagne de l'Engelburg et près de la ville un coteau s'appelle Rang sur lequel croît un vin délectable qui s'appelle Vin du Rangen » ; il poursuit en vantant les effets diaboliques de ce vin !

En 1628, dans le Pantheum Hygistticum du docteur Claudius Deodatus furent notés les meilleurs vins d'Alsace. Le Rangen de Thann compte parmi ceux-là.

Au temps de l'impératrice Maria Théresa (1740-1780), le vin du Rangen était bu à la cour. Selon le grand livre du chanoine Médard Barth (Der Rebbau in Elsass), un précepteur de la famille des princes de Lôwenberg et également introduit au palais impérial affirmait « qu'il était bu plus de vin du Rangen à Vienne que tout Thann et environ ne pouvait en produire ». 

En 1648, par le traité de Munster, le roi de France Louis devint seigneur de Thann et posséda à ce titre quelques schatz de vignes au Rangen qui étaient anciennement la propriété de l’archiduc Ferdinand Charles d’Autriche.

  • 1659 : la ville de Thann (1150 habitants) compte vingt vignerons.
  • 1793 : destruction de la chapelle Saint Urbain (construite circa 1480) par les révolutionnaires.
  • 1897 : fin de la destruction du vignoble du Rangen par le phylloxera.
  • 1933 : inauguration du chemin de Montaigne qui traverse longitudinalement le Rangen, à mi-pente.
  • 1934 : inauguration et bénédiction de la chapelle Saint Urbain, reconstruite. Chaque année, pour clore la messe des vignerons donnée au mois de juin, les vignerons du Rangen servent du vin de leur cru aux paroissiens.

Des vins chantés et contés par les poètes et par les écrivains

Le vignoble de Thann fut admiré par le philosophe et écrivain Michel Eyquem de Montaigne. Lors de son grand voyage à travers l'Europe de 1580 à 1581 Montaigne écrivit :

Thann quatre lieues. Première ville d'Allemagne, sujette à l'empereur, très belle et grande plaine flanquées à main gauche de coteaux pleins de vignes, les plus belles et les mieux cultivées et en telle étendue que les Gascons qui étaient là disaient n'en avoir jamais vu tant de suite.

C’est en référence au grand écrivain que le chemin qui traverse aujourd’hui le Rangen fut baptisé.

Le vin du Rangen fut chanté par de nombreux poètes dont Fischart dans son Gargantua (1607) :

Ja der Wein zu Dann, des Rangenweines, das steckt der Heylig Sanct Rango, der nimmt den Rang und ringt so lang, biss er einen rant und trengt unter die Banck.

Oui dans le Rangen loge Saint Rango, il prend le rang et lutte si fort jusqu'à ce qu'il roule sous le banc.

Sébastien Brand, le célèbre strasbourgeois est à l'origine d'une légende sur les armoiries de Colmar que lui avait inspiré le vin du Rangen tant il l'appréciait :

Hercule, lors d'un voyage qu'il effectuait en Europe, arriva de Xéres en Espagne, par la région de la Loire, puis de Bourgogne en Alsace. Là, il voulut déguster des vins à l'auberge Zum Wilden Mann. L'aubergiste lui offrit du vin de Riquewihr qu'il trouva bon mais bien plat : il voulut un vin plus corsé. L'aubergiste lui proposa alors du vin du Rangen. Il le trouva si extraordinairement bon qu'il en but trois bouteilles, et dit:

Das ist ein Schluk, potzt Element,
Wie der in Kehl' und Magen brennt !
Herr Wirt, Ich Sag's auf meine Ehr,
Ich fand noch keinen Wein so Schwehr !

Puis il s'endormit dans un coin. Lorsqu'il se réveilla il partit à toutes jambes, oubliant la massue qu'il avait toujours à ses cotés. Il ne vint plus jamais la rechercher tant il craignait la force du vin du Rangen. Mais cette massue figure depuis en bonne place dans les armoiries de Colmar.

La littérature, les odes, les chansons, les poésies au sujet du vin du Rangen foisonnent. La splendeur et la force de ce vin sublimé est chanté par de nombreux auteurs dont le chanoine Barth, dans son livre Der Rebbau im Elsass. 

Une réglementation exigeante

Au XVIème siècle, même si quelques vins rouges y étaient récoltés, les cépages blancs (muscat et traminer, déjà) dominaient le Rangen. Les décrets de 1548 et 1581 interdisent de planter des cépages non nobles tels que le Rheinelbe. Quiconque enfreignait cette obligation était puni, et les ceps aussitôt arrachés. (Statuts publiés dans le Bulletin de la Société d'histoire belfortaine). Il était aussi formellement interdit de mélanger le vin du Rangen avec d'autres vins tout en affichant le nom de Rangen sur l'étiquette. À travers ces réglementations, très sévères pour l’époque, il apparaît clairement que l’identité du terroir du Rangen est déjà ostensiblement défendue ; et en 1646, après le renouveau du vignoble thannois suite à la guerre de Trente ans, le magistrat de la ville désigne à nouveau quatre Bangards (« gardiens du ban ») pour veiller sur la vigne et les cultures. 

Les siècles filant, l’essor industriel et le développement de la ville de Thann ont réduit un vignoble naguère immense à la superficie du Grand Cru d’aujourd’hui – soit environ cinq cents hectares à l’époque de Montaigne contre un peu plus de vingt-deux en 2013. Mais le Grand Cru d’aujourd’hui, tel un grand jardin, est délimité par la rivière de la Thur en bas du coteau et par des landes et des bois sur ses flancs et surplombs : cette situation singulière lui assure la proximité d’un écosystème d’une grande diversité biologique.

L'amour de la vigne et de la terre

La topographie exceptionnellement abrupte du vignoble du Rangen exige un travail rigoureux. Rappelons que le cru se dresse sur une pente de 90% en moyenne, sur un sol jonché de brèches volcaniques. Le travail manuel y est donc omniprésent, pour l’entretien du sol, la taille, le tirage du bois, le brûlage, la protection des plants… Et naturellement pour la récolte ! 

L’impossibilité de la mécanisation permet d’augmenter les densités de plantation. Elles se situent ici entre 6 000 et 10 000 pieds par hectare. Cette densité fait décroître le rendement par souche et force la vigne à puiser en profondeur ses ressources en eau et en minéraux – et le substrat volcanique est pauvre. Ce qui explique aussi que les vignes du Rangen donnent peu. 

La nature du sol rend par ailleurs l’implantation des jeunes vignes très difficile. Les racines se développant au départ dans des couches pauvres en éléments organiques et très drainantes, le vigneron est obligé de suivre le développement des « plantiers » avec la plus grande attention. Dans une année ingrate, il n’est pas rare de perdre jusqu’au tiers des jeunes plants.

Le travail de la vigne, entre pierres et maladies 

L’entretien du Rangen est difficile. L’érosion peut y être importante, et ses conséquences dramatiques, lorsque les pluies entraînent de la terre au bas des vignes. Par nécessité, donc, le vignoble est parcouru de murets en pierre sèche que les vignerons doivent réparer chaque année. Il faut aussi noter que le Rangen est un des rares vignobles au monde où l’utilisation du treuil est fréquente. 

À priori, de par son altitude et son climat frais, le Rangen est sujet aux attaques de l’oïdium – souvent redoutables certains millésimes. Cependant, les années dominées par la chaleur, particulièrement ces dernières années, voient se développer le mildiou*** de façon intense. Les vents frais de la vallée, l’altitude du cru, permettent d’éviter des problèmes importants. Heureusement, car la protection de ce vignoble est très difficile : l’emploi de pulvérisateurs montés sur tracteurs étant impossible, les traitements manuels ou aériens par hélicoptère sont moins efficaces. Quant au botrytis, il ne constitue pas un problème majeur au Rangen, surtout lorsqu’il est recherché en fin de saison pour l’obtention de Vendanges Tardives ou de Sélections de Grains Nobles – deux spécialités remarquables dans ce terroir.

Des règles spécifiques 

En 1993, les vignerons du Rangen adoptent une Charte définissant des règles de culture de la vigne et de récolte : 

  • pratique de la confusion sexuelle sur l’ensemble du cru et interdiction d’utiliser des insecticides ; 
  • densité minimale de 6 000 pieds par hectare ; 
  • interdiction de toute technique d’enrichissement ; 
  • degrés minimum de récolte de 11.5° (augmenté par la suite à 12°) pour les Riesling et Muscat, et de 13.5° (augmenté par la suite à 14°) pour les Gewurztraminer et Pinot Gris ; 
  • rendement maximum de 50 hectolitres par hectare sans PLC.

En 2010, et dans le cadre de la gestion locale, les vignerons ajoutent à ces contraintes :

  • la nécessité de respecter l’équilibre naturel du raisin en interdisant les processus d’acidification et de désacidification,
  • l’âge minimum d’entrée en récolte, a été fixé à cinq ans après la plantation.

Aujourd’hui

Le Rangen a été classé Grand Cru en 1983 et a accédé au statut d'Appellation Rangen Grand Cru en 2011, avec un rendement maximal de l’appellation fixé à 50 hectolitres par hectare en 2012.

Une vision de l'avenir

Au 18ème siècle, la totalité du vignoble du Rangen était cultivé. En 1960, après les guerres et la révolution industrielle, les trois quarts du terroir initial étaient délaissés : une grande partie du Rangen était recouverte de forêt et de taillis. Aujourd’hui, la totalité de la surface du Rangen a été remise en culture, et exclusivement consacrée à la vigne. Le Rangen a retrouvé son prestige ancestral, notamment parce qu’il est apte à produire des vins de grande garde, qui continuent à développer une grande complexité en bouteille. Les vins du Rangen sont recherchés et appréciés dans le monde entier. Car telle est l’ambition et la force de ce Grand Cru : se mesurer aux plus grands vins !